Le 25 janvier 2012, je suis de retour à Chaguaramas. La saison des pluies est passée par là et je retrouve le bateau couleur ‘’Degrad de Cannes’’. Pour ceux qui ont fait escale dans ce port, il est inutile que je m’étende. Les autres essaieront d’imaginer la tête du skipper qui, six mois plus tôt, laissa le pont de son bateau fraîchement repeint en blanc et qui le retrouve habillé d’un fort jolie dégradé allant du vert bouteille au vert caca d’oie. Les cordages, le cadran du sondeur, le compas sont parfaitement assortis, entre couleur vieil armagnac et pur malt. Igor et moi même avions pourtant pris soin de bâcher la totalité du bateau. Il me faudra une journée entière pour en venir à bout. Fort heureusement, nous avions pris soin de faire installer un climatiseur à l’intérieur et le bateau est resté sain.
Je me donne une semaine avant de remettre le bateau à l’eau. En priorité, réparer le régulateur d’allure car, lors de notre arrivée à Trinidad, la rotule de transmission sortait constamment de sa fourchette. Je dois impérativement régler ce problème pour pouvoir naviguer seul.
La situation météo n’est pas brillante. Les hautes pressions, au dessus du 20° nord maintiennent un alizé soutenu qui souffle du NE et cela ne fait pas du tout mon affaire car la mer, également de NE, est agitée, voire forte par endroit. Remonter au 255° sur Grenade me ferait naviguer bon plein, mais je dois tenir compte de la dérive du vent et du courant et je vais donc devoir affronter au près une mer qui s’est creusée au fil des jours. Je rencontre une femme qui vient d’effectuer le trajet avec un 47’. Toutes voiles dehors, il lui a fallu 26 heures pour parcourir les 80 MN qui séparent Trinidad de Grenade. Je croise les doigts pour que la mer ne soit pas trop agitée lorsque ce sera à mon tour d’y aller..
Le 2 février, je décide de partir coûte que coûte. A 15h00, le bateau est à l’eau, mais à 15h30, je constate une voie d’eau importante sur l’arrière. Je suis obligé de remettre le bateau à sec. Me revoilà au point de départ!
Bloqué à terre, j’assiste aux préparatifs du carnaval. Un concours entre ‘’steel bands’’ est organisé. C’est un spectacle tout à fait étonnant avec des dizaines de groupes composés de trente, quarante, voire cinquante musiciens ou plus. Je n’imaginais pas que l’on puisse obtenir des sons aussi harmonieux avec des drums, mais ces derniers sont savamment accordés. C’est à partir de barils de pétrole usagés qu’est née cette tradition musicale après guerre. Les steel-bands interprètent des calypsos, du jazz, des morceaux de pop-rock et même de la musique classique. Je n’en reviens pas.
Une nouvelle semaine est consacrée aux travaux de soudure. Un soir, j’assiste, à Port of Spain, à un défilé de costumes de carnaval. Véritables allégories, ces costumes peuvent atteindre plusieurs mètres de diamètre ou de hauteur. Chacun d’entre eux raconte une histoire, représente un lieu ou un animal. Impressionnant !
A ‘’queen’’ présentant son costume lors des épreuves préliminaires
Cela fait quinze jours maintenant que je suis à Chaguaramas et je sais d’ores et déjà qu’il ne me sera plus possible de rejoindre la Martinique avant l’arrivée de Laurence. J’essaie de rester philosophe et de prendre les choses telles qu’elles se présentent. Je sais que la vie en bateau n’est pas compatible avec les congés payés. J’en fais une nouvelle fois l’expérience.
Le 19 février, Laurence et Laura me rejoignent à Trinidad. Le 20, nous sommes dans les rues de Port of Spain pour assister à ce qui est considéré comme un des plus beaux carnavals au monde. L’ambiance est bonne enfant.
Le 21, à midi, nous appareillons. Les conditions sont bonnes (jolie brise, mer peu agitée), mais un fort courant traversier d’Est nous empêche de tenir notre cap. Le 22, à 4h00 du matin, nous affalons les voiles et reprenons le bon cap au moteur. La mer devient agitée, courte, avec une houle croisée de NE et d’ENE et notre progressions devient difficile. Nous prenons de l’eau par le presse étoupe. Nous atteignons Grenade à 16h00. Le bateau est couvert de sel, Laurence est épuisée, Laura a été malade tout le trajet.
La réparation du presse étoupe s’avère impossible à St Georges où il n’y a pas de moyen de levage pour sortir le bateau. Nous décidons de nous rendre à Saint David’s au sud est de Grenade. La côte sud est très dentelée, constituée de fjords et de presqu’îles. A notre arrivée, nous sommes charmés. Saint David’s est un petit chantier peu fréquenté mais correctement équipé, au fond d’une petite calanque : Jolie plage de cocotiers, bistrot sous une jolie véranda... Que n’ai-je connu cet endroit plus tôt pour y effectuer mes travaux ? Le 25, nous louons une voiture et faisons le tour de l’île. Nous en profitons également pour faire une magnifique randonnée jusqu’au mont ''Qua Qua'' qui domine ‘’Grand Etang’’, un ancien cratère volcanique. Toute l’île est magnifiquement fleurie de balisiers, de roses de porcelaine et couverte d’une grande variété d’arbres tropicaux : Les magnifiques arbres du voyageur, les bananiers et les cocotiers bien sûr, ainsi que tous les arbres à épices. L’atmosphère générale s’en ressent : Les gens sont d’une grande gentillesse. Il est par contre préférable d’éviter la côte sud ouest où se concentre la grande majorité des touristes. Je décide de rester à Saint David’s pour parfaire la préparation du bateau.
Le 2 mars, je dépose Laurence et Laura à l’aéroport. Leurs vacances ont été courtes, mais je crois que nous avons fait le bon choix en restant à Grenade. Laurence a pu se reposer. Nous prenons date pour le mois de novembre, lorsque Laurence aura un mois complet de vacances, de manière à ce qu’elle puisse profiter des petites Antilles et de ses eaux cristallines. J’ai de toute façon renoncé à convoyer le bateau jusqu’au Honduras cette année et tant qu’à rester sur les Antilles, autant se trouver en dehors de la route la plus probable des cyclones. A vrai dire, mes sentiments sont assez partagés : D’un coté, je ne me sens actuellement aucune velléité de voyageur solitaire. D’un autre coté, la perspective de désarmer le bateau alors que je n’ai quasiment pas navigué cette année ne m’enchante guère. Je reste sur ma faim et tente de me consoler en pensant aux travaux de campagne qui m’attendent en France, au printemps qui sera bientôt là.


























